1970 is dead (Les choses de la vie de Claude Sautet)

J’ai revu hier soir « Les choses de la vie » de Claude Sautet. La beauté de Léa Massari et de Romy Schneider, les tourments de cœur de Michel Picolli, Bobby Lapointe dans le rôle du camionneur fautif, l’histoire qui entremêle vie professionnelle intense et vie privée passionnée …

Je ne me lasse jamais de revoir les films de Claude Sautet. En plus d’être un immense cinéaste et un grand directeur d’acteur, il a une qualité rare : apporter un témoignage vivant sur son époque.

Le film « Les choses de la vie » est un document sociologique hors pair sur la fin des années 60 et le début des années 70 comme jamais la sociologie n’aurait été capable d’en produire.

L’histoire est celle d’un architecte, la quarantaine épanouie, joué par Michel Picolli, qui a un accident de voiture et qui, dans un état semi-comateux, revoit les principales images de sa vie.

Il revoit sa nouvelle compagne Hélène (Romy Schneider), écrivaine, dont il ne sait s’il l’aime encore.

Il revoit son épouse Catherine (Lea Massari), architecte comme lui, avec qui il a eu un fils devenu majeur qui construit et vend des circuits électriques.

Il revoit son meilleur pote, joué par Jean Bouise, qui lui voue une admiration sans borne.

Il revoit son père, vieillard impécunieux, mais toujours tiré à 4 épingles.

Il revoit sa maison de l’île de Ré et son voilier.

A l’orée de la décennie 70, les choses de la vie sont si différentes d’aujourd’hui que l’on a peine à croire que seulement 40 ans, nous en séparent.

En 1970, on fume du matin au soir. On a en permanence une clope au bec. On fume français. Des « Celtiques ». La SEITA est encore un monopole d’état. On ne connait pas les campagnes de lutte contre le tabagisme, le paquet à 7 euros ni les emballages neutres ou effrayants.

Les vieux n’ont pas d’argent en 1970. Le père de Picolli vient lui emprunter 120 francs. Ce sont les enfants qui prêtent aux parents. 40 ans plus tard, les choses de la vie se sont inversées : les retraités ont un niveau de vie supérieur aux actifs. Et, les parents subventionnent les enfants durant leurs études, voire à vie.

On pique de vraies et saines colères en 70. Michel Picolli se met en rage lorsqu’il apprend que le promoteur a décidé de construire des box de parking à la place des jardins qu’il a prévus. Aujourd’hui, les classes moyennes éduquées ne supportent plus le moindre haussement de décibels. Un syndicaliste comme Philippe Martinez l’a bien compris lui qui ne hausse jamais la voix dans les débats. En revanche, ce calme olympien manque à Jean-Luc Melenchon et beaucoup de lui reprocher son agressivité.

On a de vraies histoires de cœur en 1970. Les hommes sont virils (la chemise ouverte sur le torse velu de Picolli), les femmes assument une féminité pleine et entière qui n’est jamais vulgaire. L’époque actuelle est à l’indistinction des sexes. On dit indifféremment d’une femme ou d’un homme qu’elle est ou qu’il est sexy, mot qui gomme les différences de genre.

On meurt dans des accidents de voiture en 1970. Et on en meurt souvent. C’est la première cause de mortalité non-naturelle avec plus de 10 000 morts sur les routes par an. Ce chiffre va perdurer jusqu’à ce que le président Chirac décrète la sécurité routière « Grande cause nationale » qui a fait reculer la mortalité sur les routes à quelques 3 000 automobilistes par an.

Le chômage est inexistant en 1970. Trois ans plus tôt l’Anpe a bien été créée par un secrétaire d’état au travail, le déjà-nommé Jacques Chirac, mais c’est une agence de placement qui concerne tout au plus 500 000 personnes.

Tout ce monde va s’écrouler en 1973 avec le 1er choc pétrolier, accentué par le deuxième choc pétrolier de 1979.

Le tournant néo-libéral de l’année 1984 (comme le roman éponyme de Georges Orwell) impulsé par le gouvernement Mitterrand-Fabius va déréguler la finance et intégrer plus profondément la France dans la mondialisation et dans ce qui va devenir l’Union Européenne en instaurant la totale liberté de circulation des biens, des capitaux et des personnes sur le continent.

Les gouvernements de gauche comme de droite qui vont se succéder ensuite ne dérogeront pas à la doxa néo-libérale.

Le chômage de masse s’installe en France pour ne plus jamais disparaître.

Le triumvirat Bourgeoisie-Ouvriers-Paysans qui structure la France jusque dans les années 60 va laisser la place à quatre classes sociales :

– les « mondialisés » qui profitent de la mondialisation de l’économie

– les « administrés » qui travaillent dans la fonction publique ou dans des administrations privées (associations, etc.)

– les « précarisés » allant de CDD en missions d’intérim

– les « exclus » dont l’éloignement du marché du travail les cantonnent à vivre des allocations.

Le CDI est devenu le saint-Graal pour des millions de Français. La peur du déclassement s’est installée, inhibant toute réflexion et toute action.

Oui. Décidément. L’année 1970 est définitivement morte.

JC HERICHE, le 11 décembre 2016

(A suivre)

PS : « Les choses de la vie » ne serait pas « Les choses de la vie » s’il n’y avait la formidable chanson d’Hélène :

Les heures souterraines

Ce soir, la télévision rediffusait le film « Les heures souterraines » d’après le roman de Delphine Le Vigan.

C’est l’histoire d’une employée d’un département Marketing, harcelée moralement par son directeur.

Mathilde, l’héroïne, travaille au département marketing depuis 8 ans.

Les étapes de son harcèlement constituent un véritable chemin de croix.

Dans l’ordre, le directeur du Marketing :

– ne lui adresse plus la parole ;

– ne lui confie plus de travail ;

– déplace son bureau loin du sien ;

– ne prend plus ses appels téléphoniques ;

– la remplace par une nouvelle arrivante ;

– déplace de nouveau son bureau, cette fois-ci, au sous-sol à côté des latrines ;

– prétend qu’elle a une attitude agressive ;

– instruit un dossier contre elle avec un avertissement à la clef ;

– bloque sa demande de mutation.

Durant sa montée au Golgotha, Mathilde est défendue de façon mollassonne par une DRH pusillanime.

Une des scènes du film illustre bien la perversité du Directeur.

Mathilde l’appelle parce qu’on a coupé ses accès informatiques. Il lui explique que c’est suite à sa demande de mutation : la politique de confidentialité du département Marketing l’y contraint.  Elle s’insurge. Il balaie ses arguments d’un : 

« – Vous comme moi avons mieux à faire. »

Et quand elle lui répond : 

« – Justement, je n’ai rien à faire

«  Il lui rétorque :  « – Mathilde, vous êtes agressive. »

Puis il se met à hurler dans le combiné téléphonique pour que tout l’étage entende bien :  

« – Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton, Mathilde, vous m’insultez. Je suis votre responsable hiérarchique…. »

Le tour est joué. Le pervers a inversé les rôles. C’est l’agressée qui passe pour l’agresseuse. C’est la victime qui passe pour le bourreau. C’est celle qui est violentée qui est accusée d’être violente.

La question lancinante pendant tout le film est : pourquoi le directeur du Marketing la harcèle-t-il ?

Une raison semble poindre au détour d’une conversation qu’a Mathilde avec le directeur du centre de recherche qui souhaite l’embaucher suite à sa demande de mutation.

Il lui demande : « Vous êtes la Mathilde Deborde qui a écrit cette série d’articles dans le journal du groupe l’an passé ? Ils étaient excellents. Depuis, je guette votre signature. »

Alors ?

Ce harcèlement moral que Mathilde subit depuis des mois de la part de son directeur… se pourrait-il qu’il soit du aux six posts si talentueux qu’elle avait écrits l’an passé dans le journal interne ? En aurait-il pris ombrage ?

JC Heriche, Paris, le 23 octobre 2016

(A suivre)

PS : Le tableau qui illustre cet article est un portrait poignant et en gros plan du Christ portant la croix, du peintre de la renaissance Lorenzo Lotto. Si vous voulez l’admirer, il est au Louvre. Vous ne pouvez pas le rater. Il est dans la même salle que la Joconde. Vous pourrez le contempler à loisir, les foules de touristes passent devant sans même y jeter un œil.  

Éloge de la fuite

La Télévision a rediffusé, récemment, le film d’Alain Resnais « Mon oncle d’Amérique » datant de 1980. C’est un chef d’œuvre basé sur les théories du biologiste Henri Laborit. C’est l’occasion, pour moi, d’aborder un concept essentiel dans les interactions humaines : la fuite. 

Mon oncle d’Amérique est le seul cas de film, à ma connaissance, où s’entremêlent les théories d’un scientifique, le biologiste Henri Laborit, et une histoire et des personnages imaginés par un cinéaste.

Alain Resnais nous a habitués à ces synthèses improbables entre cinéma et variété dans « On connait la chanson », entre cinéma et bande dessinée  dans « I want to go home », entre cinéma et théâtre dans « Smoking / No smoking », etc.

Il fait encore plus fort avec « Mon oncle d’Amérique » : adapter les théories d’un grand biologiste français sans les dénaturer tout en gardant un impact narratif puissant. Preuve de l’entière caution du scientifique, il fait même de Laborit un personnage du film qui intervient tantôt en voix off, tantôt à l’écran pour développer ses théories et expliquer les comportements des personnages. 

Après avoir évoqué l’histoire, j’exposerai le modèle de biologie comportementale développé, dans le film, par Henri Laborit ; puis, comment ce modèle explique les comportements des personnages.

L’HISTOIRE 

Le film met en scène trois personnages aux destinées qui s’entrecroisent : 

– Un enfant de la grande bourgeoisie provinciale joué par Roger Pierre ;

– Un fils de paysan joué par Gérard Depardieu ;

– Une fille de militants communistes jouée par Nicole Garcia.

On est en 1980, le film parle d’une France issue de la seconde guerre mondiale qui a commencé à se disloquer dans les années 60. On a les trois principales classes sociales qui structurent, alors, notre société : la bourgeoisie, le prolétariat, la paysannerie.

Or, le film ne nous parle pas d’un affrontement de classes et n’épouse donc pas un point de vue marxiste. Il ne développe pas non plus les thèses freudiennes très en vogue à l’époque. 

Non. Le film fait porter notre regard sur les comportements individuels et leurs interactions, certes déterminés par le milieu social d’origine mais aussi et surtout par la biologie des passions humaines. 

Qu’en est-il de l’histoire ? 

Dès leurs 20 ans respectifs, les personnages rompent avec leur famille : 

Depardieu quitte la ferme familiale que son père voulait lui transmettre pour s’installer en ville et devenir ouvrier dans une usine. 

Son modèle est Jean Gabin. 

Nicole Garcia s’enfuit du domicile familial pour ne pas devenir secrétaire mais rejoindre sa troupe de théâtre qui part en tournée et accomplir ainsi sa vocation de comédienne.

Depuis l’enfance, elle s’identifie à Gérard Philippe. 

Roger Pierre quitte sa province natale, fuyant un destin tout tracé de notable rural, pour tenter Normale sup à Paris.

Il voue une passion à Danielle Darrieux dont il dit qu’elle est la seule femme à laquelle il sera toujours fidèle. 

On les retrouve quelques années plus tard.

Roger Pierre a réussi Normale sup puis l’agrégation d’histoire. Grâce aux retrouvailles avec un ancien condisciple devenu conseiller de ministre, il échappe à la condition professorale en devenant directeur de la radio publique.

Nicole Garcia est comédienne. Elle joue dans « Mlle Julie »,  une pièce à laquelle assiste Roger Pierre et sa femme. A l’issue de la pièce, Roger Pierre quitte femme et enfants pour se mettre en ménage avec Nicole Garcia. 

Gérard Depardieu sacrifiant sa vie de famille a grimpé dans la hiérarchie de son entreprise jusqu’à devenir directeur technique. Mais son entreprise fusionne avec une autre et il doit composer avec l’arrivée du directeur technique de l’autre entreprise.

La tragi-comédie de la vie peut alors se déployer sous l’œil de la caméra d’Alain Resnais et le « macroscope » du biologiste Laborit. 

Roger Pierre est viré de la radio suite à des intrigues politiques. Il est pris de violentes coliques néphrétiques que soigne Nicole Garcia. 

Jusqu’au jour, où la femme de Roger Pierre vient voir Nicole Garcia pour lui dire qu’elle a un cancer et qu’elle n’en a plus que pour quelques années. Apitoyée, Nicole Garcia trouve un prétexte pour que Roger Pierre retourne vivre chez sa femme. 

Gérard Depardieu mis en concurrence avec le directeur technique souffre d’un ulcère à l’estomac qui lui cause des crises qui inquiètent sa femme. 

Au bout de quelques mois, la direction générale lui déclare qu’elle ne peut garder deux directeurs techniques et qu’elle a choisi l’autre. Mais ne souhaitant pas le licencier, elle est prête à lui confier les clés de l’usine de Cholet à 600 km de chez lui.

La femme de Depardieu, enseignante, refuse de le suivre en lui assénant : « Mais enfin tu as été un exécutant pendant 20 ans et maintenant tu prendrais des responsabilités… ». 

Deux ans plus tard.

Nicole Garcia retrouve Roger Pierre et découvre que sa femme n’est pas morte mais en pleine forme. Celle-ci lui a menti pour récupérer son mari. 

Elle tente de le dire à Roger Pierre qui lui répond qu’il sait que sa femme s’est conduite de manière effroyable mais que c’est grâce à ça qu’il a pu écrire son livre à la suite de son éviction de son poste de directeur de la radio publique.

Gérard Depardieu est convoqué par la direction générale de Paris afin de lui signifier que sa direction de l’usine de Cholet est un fiasco mais qu’on lui propose un autre poste. Aux côtés du représentant de la direction générale, on découvre Nicole Garcia. Elle est donc devenue cadre dirigeante de la boite. 

Désavoué, Depardieu tente de se suicider. 

FIN DU FILM 

LE MODÈLE DE LABORIT

Laborit défend une thèse qu’il expose dans les toutes dernières images de « Mon oncle d’Amérique ».

Face caméra, le biologiste déclare : « Tant que ne sera pas diffusé auprès des hommes de la planète le fonctionnement du cerveau. Et tant qu’il ne sera pas dit que nos actes sont régis par la volonté de dominer l’autre, il y a peu de chance que ça change. » 

 Mais à quelle conception du cerveau se réfère-t-il ? 

 Trois cerveaux

Laborit reprend à son compte la théorie des 3 cerveaux du neurobiologiste Mac Lean : 

– le cerveau reptilien qui commande les comportements réflexes : manger, copuler, fuir devant un danger, etc.

– le cerveau mammifère où se situent la mémoire et les émotions. Sans mémoire de ce qui est agréable et ce de ce qui est désagréable, les émotions ne seraient pas possibles. Laborit va jusqu’à dire que : « l’être vivant est une mémoire qui agit »

– le cortex cérébral, lieu de la réflexion et du langage. 

Ce que dit Laborit, c’est que les deux premiers cerveaux ont un fonctionnement inconscient.

Ils sont le lieu de nos pulsions et de nos automatismes culturels

Seul le cortex cérébral a un fonctionnement conscient. Et le langage nous sert à justifier nos comportements réflexes et pulsionnels. 

Il compare l’inconscient à la mer profonde et le conscient à l’écume.  

Deux types de faisceaux nerveux : gratification et punition

 Au cours de la phase d’apprentissage de l’enfance, se développe le système nerveux de l’être humain qui sera constitué : 

– des faisceaux de la gratification quand on reçoit une récompense. Par exemple : la caresse d’une mère, des applaudissements pour un acteur, une promotion au travail, une médaille militaire, (NDR : des « likes » pour un post) etc. 

– et des faisceaux de la punition à la suite d’une erreur, d’une faute, d’un comportement non accepté socialement pour lesquels on nous réprimande. Par exemple, une retenue pour un écolier, une convocation à un entretien préalable de licenciement, toutes formes de sanction, etc.

Ces deux faisceaux relient les 3 cerveaux entre eux. 

C’est à travers ces faisceaux de la gratification et de la punition que vont se constituer nos émotions : plaisir, joie si activation des faisceaux de la gratification ; tristesse, peur, colère si activation des faisceaux de la punition. 

Quatre comportements humains principaux 

 Nos trois cerveaux et les deux faisceaux nerveux de la gratification et de la punition sont à l’origine de nos comportements.

Laborit réduit l’ensemble des comportements humains à  4 comportements principaux : 

– l’action (qu’il appelle la consommation) ;

– la fuite ;

– le combat ;

– l’inhibition de l’action.

LES COMPORTEMENTS DES PERSONNAGES A L’AUNE DU MODÈLE DE LABORIT

A la lumière de ce modèle, tous les comportements des personnages s’éclairent. 

Lors de leurs premières années, Roger Pierre, Nicole Garcia et Gérard Depardieu ont soif de vivre et d’actions. Empêchés dans leurs projets par leurs parents, ils prennent, chacun, la fuite du foyer familial.

On a les deux premiers types de comportement : l’action et la fuite quand l’action est entravée. 

De leurs actions, naissent des gratifications qui renforcent leur soif d’agir : 

– Nicole Garcia monte sur scène ;

– Depardieu, lui, monte les échelons hiérarchiques de son entreprise ; 

– Roger Pierre devient Directeur de la radio publique. 

Lorsqu’ils sont entravés dans leur action, ils pratiquent la fuite et ainsi retrouve des gratifications : 

– Nicole Garcia quitte le monde du théâtre car son metteur en scène ne veut plus la faire jouer ; 

– Roger Pierre prend la tangente du domicile conjugal après avoir rencontré Nicole Garcia et vient s’installer chez elle.

Mais bientôt, les ennuis pleuvent et la fuite ne suffit plus : 

– Depardieu perd son poste de directeur technique ; 

– Roger Pierre son poste de directeur de la radio ; 

– Nicole Garcia découvre qu’elle a été trompée par la femme de son amant, en cela qu’elle n’était pas mourante. 

Face à ces difficultés, les trois personnages auront des comportements différents. 

La fuite n’est pas permise pour Depardieu sous peine de se retrouver au chômage. L’agression non plus, sous peine de se retrouver en prison. 

L’inhibition de l’action est à son comble pour ce personnage. Apres quelques moments d’agressivité contre ses dirigeants, il finit par la retourner contre lui et tente de se suicider.

Pour Roger Pierre, la fuite est encore permise. Haut fonctionnaire, il retourne dans l’enseignement et écrit un pamphlet sur la politique de l’information en France sous tutelle politique.

Quant à Nicole Garcia, elle décide de récupérer son amant après avoir appris que la femme de ce dernier n’était pas mourante contrairement à ses dires. Elle part au combat qu’elle perd. Face au mur d’égoïsme de Roger Pierre, elle tente de le frapper et s’en suit un pugilat entre les deux anciens amants.

En définitive : 

Chacun des personnages, confronté à un empêchement de l’action, a recours soit à la fuite (Roger Pierre), soit au combat (Nicole Garcia), soit est inhibé dans son action (Depardieu). 

La seule attitude qui est efficace est la fuite. Ce n’est pas évoqué dans le film mais Henri Laborit a écrit un livre qui a eu beaucoup de succès dans les années 70 : « Éloge de la fuite ». On retrouve, donc, dans le film l’illustration de l’une des thèses la plus connue du biologiste : la fuite est le comportement le plus adéquat dans bien des situations.

EXPÉRIENCES SUR LES RATS

Pour illustrer ces comportements, Laborit nous montre un rat blanc dans une cage. Il est bien nourri et est en bonne santé.

On installe un système de décharge électrique dans une partie de la cage et une sonnerie qui prévient 15 secondes avant le rat de la décharge. Une porte ouverte le sépare de la partie de la cage non électrifiée. Après quelques bonnes décharges, le rat comprend que lorsqu’il entend la sonnerie, il doit passer dans la partie de la cage non électrifiée.

Que se passe-t-il si la porte est fermée ? Le rat est inhibé dans son action et doit subir la décharge électrique. 

Il ressent alors un stress intense. Son poil s’ébouriffe, son système nerveux s’abîme et son organismes aussi. 

Si l’on introduit un autre rat dans la cage électrifiée, le rat va se mettre à lutter contre l’autre rat. La rentabilité de ce comportement est égale à zéro puisque les deux rats continuent à subir les décharges électriques. 

Mais ils restent en bonne forme mentale et physique

CONCLUSION

Laborit a découvert que la recherche de la domination sur les autres est le comportement fondamental qu’adoptent les rats et également les êtres humains lorsqu’ils sont en situation de stress parce qu’il constitue une parade aux effets destructeurs de l’inhibition de l’action.

L’absence d’efficacité de ces rapports de domination le conduit à recommander la fuite, quand l’action est entravée. Loin d’être une lâcheté, elle représente la seule parade à l’inhibition de l’action et aux effets de domination entre individus.

Je vous propose un exemple de fuite dans la deuxième partie de ce post : Contrer une agression grâce à la dialectique

(A suivre) 

JC Heriche, Paris, le 16 octobre 2016

PS : En cette période de remise de prix Nobel, rappelons qu’Henri Laborit ne fut jamais nobélisé du fait d’intrigues dans les milieux de la recherche française qui ne lui pardonnèrent jamais sa prolifique créativité. 

Ce n’est pas un prix Nobel mais quatre que le chercheur aurait du recevoir : 

– le prix Nobel de médecine et

– le prix Nobel de chimie.

Car, Laborit fut l’inventeur des premiers psychotropes qui soulagent tant de personnes soumises au stress consécutif à l’inhibition de l’action.

– le prix Nobel de biologie et

– le prix Nobel de la paix.

Car le modèle de biologie comportementale qu’il a inventé est une avancée scientifique majeure et sa diffusion (trop restreinte à mon sens) pourrait contribuer à installer la concorde et la paix entre les hommes.

Toni Erdmann, c’est NOUS !

Si vous n’avez pas encore vu Toni Erdmann, courez-y ! Ce film nous parle de ce que nous sommes tous devenus, trente après la révolution néoliberale Reagano-Tatchérienne.

Vous savez, sans doute, que les festivaliers à Cannes lui ont fait un triomphe mais qu’il n’a reçu aucun prix, hormis la « palme » du public et de la critique.

L’histoire est simple.

A la mort de son chien, un père tente de renouer avec sa fille. Celle-ci est consultante en stratégie dans un cabinet-conseil dont elle guigne le poste d’associée. Pour cela, il lui faut faire ses preuves lors d’une restructuration d’entreprises en Roumanie. Son père, éternel provocateur, blagueur à jet continu, la rejoint à l’improviste. Dans la première partie du film, il l’a met dans l’embarras à plusieurs reprises devant ses collègues et ses clients. Et ne se prive pas de la juger sur sa vie avec des questions comme « Est-ce que tu es heureuse ? » ou « Est-ce que tu es humaine ?« .

Elle finit par le virer de chez elle. Mais il réapparaît sous une identité d’emprunt : Toni Erdmann, patron, consultant et coach, nanti de fausses dents grotesques et d’une perruque ridicule. Bien décidé à montrer à sa fille ce qu’il pense être le chemin vers le bonheur, il s’immisce dans sa vie pro et personnelle.

Les pitreries du père donne un film hilarant. Et l’impossible relation entre le père et sa fille le rend extrêmement touchant.

Tout cela, vous le savez si vous avez lu les critiques ou vu le film ou des extraits.

Ce qui m’a frappé dans Toni Erdmann, c’est la parenté de l’histoire avec celle des Virtuoses, grand succès des années 90.

L’histoire est semblable : celle d’une jeune cadre perdue dans l’enfer capitaliste.
L’histoire est proche, sur fond de mines de charbon dans Les virtuoses et de champs pétrolifères dans Toni Erdmann, mais le monde a changé et, surtout, nous avons changé.

Le film Les virtuoses était une critique acerbe du néoliberalisme tatchérien. Avec Toni Erdmann, la dénonciation a laissé la place à la farce, semblant donner raison à Marx : « L’histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la deuxième fois comme une comédie ». Nous ne sommes pas dans un drame social à la Ken Loach. Les ouvriers du champ pétrolifère roumain, que l’on découvre au détour d’une scène, vont se retrouver sur le carreau à cause du plan de restructuration que prépare la fille. Ce n’est pas le problème de la réalisatrice. Seul compte pour elle, le rétablissement de la communication entre un père rebelle aux conventions et sa fille travaillomane totalement intégrée au système.

Au delà de ses qualités formelles, ce film prend acte d’un fait essentiel à mes yeux : nous sommes tous devenus libéraux, quelle que soit l’idéologie dont nous nous revendiquons, comme le souligne Marcel Gauchet dans « Comprendre le malheur français ». Dans ce livre, il rappelle les trois idéologies constitutives de la pensée politique de chacun d’entre nous depuis deux siècles : le conservatisme, le libéralisme, le socialisme.

Deux idéologies sont bien apparues à la fin du 19 ème : le révolutionnarisme et le nationalisme. Mais leur durée de vie n’a pas été au delà du siècle puisqu’elles ont sombré dans les années 1970-80.

Depuis 30 ans, est apparue une extrémisation du libéralisme appelée selon les cas : néoliberalisme ou ultra-libéralisme. Il a pour caractéristique de prôner une économie transfrontalière et un Etat toujours plus restreint dans un but unique : l’extension sans limite du consumérisme.

Bien que critiqué, ce néoliberalisme est plus fort que jamais et nous a tous transformé en libéraux : nous achetons tous des jeans venant du Bangladesh, des smartphones construits en Chine, parfois par des enfants, à partir de métaux rares issus de l’exploitation du sous-sol africain et d’enfants, également parfois.

C’est de notre soumission au libéralisme dont témoigne le film Toni Erdmann.

Vous ne me croyez pas ?

Rappelez-vous Les Virtuoses.A la fin du film, la fille démissionnait de son poste de consultante en restructurations et licenciements pour rejoindre sa communauté de mineurs.

Rien de tout ça dans Toni Erdmann. L’héroïne du film poursuit son chemin dans le conseil en stratégie. Elle a, certes, quitté son cabinet mais pour se faire embaucher par le cabinet Mac Kinsey pour une mission de deux ans à Singapour.

Je vous avais dit que ce film nous parlait de nous. De ce que nous étions tous devenus.

Jean-Christophe Hériche 

(A suivre)

PS : Un personnage est particulièrement drôle et attachant dans le film : l’assistante de la fille, une jeune roumaine, archétype de la jeunesse actuelle, ultra-formée, multilingue et totalement internationalisée.

Au début du film, le père demande à l’assistante si cela se passe bien avec sa fille. La jeune roumaine lui répond « que sa patronne est très sincère avec elle et lui fait beaucoup de feed-back sur sa performance« .

« – Qu’est ce que c’est que la performance ?  »

« – C’est expliquer au client ce qu’il veut. » (sic)

Dans la scène finale, alors que sa patronne organise une « party à poil »pour ressouder l’esprit d’équipe, son assistante lui demande ingénument : « C’est un nouveau challenge ? »

Ite missa est